Réforme des retraites (3) : les arnaques du gouvernement pour nous vendre sa contre-réforme

Troisième volet de notre série consacrée au décryptage du projet Macron-Delevoye de réforme des retraites. Après avoir présenté les dangers de la réforme dans son ensemble, puis avoir montré que les plus pauvres et les plus précaires seront fortement perdant.e.s, nous déconstruisons ici l’argument gouvernemental du déficit de notre régime de retraites.

L’entreprise de désinformation est sidérante sur les retraites, et il n’est pas forcément simple d’en prendre la mesure exacte. Nous allons ici essayer de démontrer de façon simple et précise que l’objectif du gouvernement est de fabriquer un déficit de nos régimes de retraites par répartition (aujourd’hui quasi inexistant) pour les détruire et favoriser le développement des fonds de pension.

Il n’y a pas de problème de déficit des régimes de retraite

Cela fait des années que les gouvernements successifs s’acharnent à couper dans les ressources de la Sécurité sociale. Avec en contrepartie un rationnement des prestations. Le déficit de la Sécurité sociale en général est quasi-nul. Celui des régimes de retraites est très faible, 3 milliards en 2018, soit 0,1% du PIB. Mais le gouvernement agite le spectre d’un creusement effrayant du déficit des régimes de retraite à l’horizon 2025. Il s’appuie pour cela sur le rapport du COR (Conseil d’orientation des retraites) qui prévoit que le déficit devrait se situer entre 8 et 17 milliards d’euros en 2025, soit entre 0,3% et 0,7% du PIB. Il faut néanmoins s’attarder sur les hypothèses du COR : dans son scénario le plus pessimiste, la part des ressources du système de retraite dans le PIB baisserait de 13,7% en 2018 à 13,2% en 2025, alors que la part de plus de 65 ans progresserait de 19,5% à 21,8%. Autrement dit, c’est en intégrant des hypothèses de baisse drastique des ressources (suppression massive de postes de fonctionnaires, etc.) que le COR peut faire apparaître d’au maximum de 17 milliards en 2025.

Même en acceptant ces hypothèses scandaleuses, il faut aussi intégrer les déficits ou excédents des autres branches de la protection sociale. D’après les projections budgétaires, en 2025, la branche famille aurait un excédent de 3 milliards et la branche chômage aurait un excédent de 8 milliards (avec un taux de chômage de 7% anticipé par le COR). En outre, il faut aussi prendre en compte le fait que 16 milliards sont aujourd’hui utilisés (8 milliards de CRDS – contribution pour le remboursement de la dette sociale – et 8 milliards de CSG) pour rembourser la dette sociale qui sera totalement apurée en 2024. Autrement dit, 16 milliards seront désormais disponibles pour financer les prestations sociales, plutôt que le capital de prêt. Autrement dit, à l’horizon 2025, en intégrant les hypothèses les plus catastrophistes du COR, il n’y aurait aucun déficit de la protection sociale : il y aurait même un excédent de 10 milliard qui permettrait d’augmenter les prestations sociale.

En outre, le gouvernement oublie aussi qu’en 2001, Jospin avait créé un « fonds de réserve des retraites » (FRR) dont l’objet était précisément de faire face au « papy boom » des années 2020… et donc de financer le déficit prévu des années 2020 ! Aujourd’hui, le FRR verse chaque année 2 milliards à la CADES (caisse d’amortissement de la dette sociale qui sera liquidée en 2024) pour rembourser la dette liée aux retraites. Ces 2 milliards seront également disponibles à partir de 2025 quand la dette sociale sera apurée. En outre, ce fonds est doté aujourd’hui de 33 milliards, qu’il place sur les marchés financiers. Mais ces fonds ont vocation à financer les prestations retraites, et donc le FRR pourrait très bien vendre ses titres financiers sur plusieurs années, ce qui constituerait des ressources financières supplémentaires non négligeables pour nos régimes de retraites.

Quand le gouvernement sort les cadres supérieurs du régime par répartition, cela augmente le déficit !

On a beaucoup parlé ces dernières semaines de la mesure du gouvernement d’exonérer de cotisations les rémunérations au delà de 10.000 € par mois (contre 30.000 par mois actuellement), hormis le versement d’une cotisation de « solidarité » de 2,8% (contre un taux normal de 28%). De façon sidérante, le gouvernement vante le caractère « redistributif » de cette mesure : les cadres supérieurs paieront une cotisation de solidarité pour les autres sans bénéficier pour eux-mêmes de droits à la retraite pour la partie supérieure à 10.000 € de leur rémunération. Le gouvernement oublie juste de dire qu’actuellement la cotisation de solidarité est fixé à 10% (sur les 28%). Autrement dit, le caractère redistributif du système actuel est durement attaqué !

En outre, l’impact sur le déficit des régimes de retraite est rarement souligné. Officiellement, le gouvernement souhaite lutter contre ce déficit. En réalité, il cherche à tout prix à augmenter ce déficit pour légitimer une baisse des pensions. C’est d’un cynisme total. On pourrait penser, au premier abord, que cette sortie des cadres supérieurs (sur la partie au delà de 10.000 € de leur rémunération) sera neutre sur le déficit des régimes de retraites : en effet, il y aura moins de cotisations mais en contrepartie il y aura des pensions moindres versées à ces hauts cadres. Sauf que les cotisations d’aujourd’hui des cadres supérieurs ne financent pas leurs pensions de retraites de demain, mais les pensions des retraités d’aujourd’hui. Autrement dit, avec cette mesure, les cotisations baisseront immédiatement, mais ce ne sera pas le cas des pensions des hauts cadres retraités qui garderont bien sur leur niveau de pension actuel. Ainsi, cela va creuser fortement le déficit, car il y a quand même entre 500.000 et 1 millions de personnes qui ont un salaire brut supérieur à 10.000 € par mois. Selon l’UGICT-CGT1, le manque à gagner en terme de cotisations serait de près de 4,8 milliards en moyenne annuelle, soit en cumulé de 2025 à 2040 de plus de 71 milliards d’euros ! Voilà une façon habile de creuser le déficit pour légitimer une coupe dans les pensions… tout en promouvant la capitalisation !

La défiscalisation des fonds versés à l’épargne retraite : un manque à gagner pour l’État qui va creuser le déficit public !

Dans ces 4,8 milliards de cotisations en moins chaque année, il y a 2,9 milliards (60%) de cotisations patronales et 1,9 milliards (40%) de cotisations salariales. Autrement dit, le gouvernement octroie donc discrètement un cadeau supplémentaire de 3 milliards par an pour le patronat ! Quant aux cadres supérieurs, ils verront donc leur salaire net augmenter (grâce aux baisse de cotisations salariales), et ils seront invités à se diriger vers l’épargne retraite (retraites par capitalisation) pour compléter leur retraite.

L’invitation est d’autant plus alléchante que les fonds qu’ils verseront à ces fonds seront entièrement déductibles de leur impôt sur le revenu ! Le gouvernement avait tout prévu : la loi PACTE voté début 2019 avait, en toute discrétion, anticipé ce dispositif de la contre-réforme des retraites. Le manque à gagner pour les finances publiques de la défiscalisation de l’épargne retraite est estimé par l’UGICT-CGT à 1,2 milliard par an !

Plus les mensonges sont énormes, plus ils passent ?

Ce gouvernement, relayé par des médias et des hauts fonctionnaires serviles, méprise tellement les travailleurs/ses qu’il n’y a plus de limite à leurs mensonges. Il faut décortiquer leurs mensonges, les exposer, pour bien faire comprendre que ces gens là sont abjects et sont prêts à tout pour servir les intérêts du grand capital. Ils prétendent lutter contre un déficit qui n’existe pas, tout en œuvrant à créer un déficit dans les années à venir, pour mieux liquider notre régime de retraites par répartition, à prestations définies et redistributif, afin de promouvoir les fonds de pension par capitalisation.

Il n’y a rien à négocier : toute leur contre-réforme est pourrie. Retrait de la contre-réforme !

Ecrit par Gaston Lefranc