Premières leçons du Chili et de Bolivie

Un tour du monde des luttes sociales, ces dernières semaines et ces derniers mois, devrait redonner confiance à celles et ceux qui ne supportent plus la vie de plus en plus difficile que leur impose le système capitaliste, à celles et ceux qui veulent lutter, simplement pour se défendre ou carrément pour en finir avec ce système.

Une nouvelle vague de soulèvements à l’échelle du monde

Pour s’en convaincre, replongeons-nous un bref instant dans l’idéologie ultra-dominante des décennies 1980 et – plus encore – 1990 : le TINA (« There Is No Alternative ») de Margaret Thatcher et l’effondrement des pays du Bloc de l’Est en amenaient même certains à parler de la « fin de l’histoire », comme si le capitalisme – pardon, le « libéralisme » ! – allait conduire à un monde heureux et stable jusqu’à la fin des temps. Non seulement ces billevesées issues des sommets de la bourgeoisie mondiale polluaient les esprits des « élites » pro-mondialisation elles-mêmes – parmi celles-ci le mal semble assez incurable –, mais la quasi-totalité des classes moyennes et même une large part des classes populaires y adhéraient de par le monde. Une trentaine d’années plus tard, qui peut prétendre sérieusement que la situation est la même ? Ce qui marque ces années 2018-2019, à peine plus d’une décennie après le dernier krach boursier de 2007 et 2008, c’est au contraire un rejet populaire massif de l’austérité et des dégâts sociaux immenses causés par le capitalisme néolibéral en crise – austérité et dégâts encore appelés à s’aggraver avec la nouvelle crise qui s’annonce !

Il y a un an, l’irruption du mouvement des Gilets Jaunes sur la scène sociale et politique française – et rapidement, internationale – était, semble-t-il, annonciatrice de nouvelles caractéristiques des luttes ouvrières et populaires telles qu’on les a vues éclore depuis un certain nombre de mois. Au Soudan, en Algérie, à Hong-Kong, et plus récemment encore au Liban, en Irak, en Haïti, en Equateur, et au Chili1, on voyait des populations exploitées et opprimées se lever et lutter par millions contre la misère et l’injustice infligées par des élites au pouvoir, dont la pourriture et l’arrogance conduisaient les masses à vouloir les dégager purement et simplement. Toutes ces luttes récentes ont pour caractéristiques communes la spontanéité, la massivité – certes, avec des différences de degré selon les pays –, la ténacité, un fort degré d’exigence et de radicalité, et un niveau élevé – parfois très élevé – d’affrontement avec les appareils d’État. Toutes ont échappé – en partie au moins, parfois totalement – à la domination des appareils traditionnels (réformistes, syndicaux). Toutes ont pris de cours les pouvoirs en place, les obligeant le plus souvent à prendre peur et à reculer, même partiellement, et à se défendre essentiellement par la répression et la brutalité.

Ces nombreux soulèvements interviennent en même temps dans un contexte global où l’on a aussi assisté à l’élection de Trump et de Bolsonaro, et où l’extrême-droite xénophobe et raciste progresse partout en Europe : c’est ainsi à une polarisation des oppositions politiques que nous assistons aujourd’hui, avec tous les espoirs que cette intensification de l’antagonisme de classe suscite, mais également avec toutes les incertitudes et dangers qu’elle implique.

Chili et Bolivie : deux trajectoires divergentes…

Dans ce cadre général où la réalité est très rapidement mouvante, il vaut la peine de mettre en perspective les situations de deux pays contigus d’Amérique du Sud, le Chili et la Bolivie.

Dans l’un, les masses populaires sont à l’offensive et ont ouvert une situation prérévolutionnaire : elles ont poussé le président élu, Sebastián Piñera, à reculer face à certaines exigences des manifestant.e.s et des grévistes, tout en tentant de manœuvrer pour sauver l’essentiel, le pouvoir de la classe capitaliste ; dans l’autre, c’est l’oligarchie qui a su se saisir de l’usure, des faiblesses, contradictions et turpitudes du gouvernement d’Evo Morales pour fomenter un coup d’État et tenter de se réinstaller durablement dans les institutions centrales.

D’un côté, le Chili est célébré par les prescripteurs d’opinions bien-pensants comme un modèle de stabilité économique et sociale, alors que des décennies d’injustice et d’austérité néolibérales – imposées par la botte de la dictature de Pinochet et jamais remises en cause par les gouvernements de « gauche » et de droite qui lui ont succédé – ont poussé à bout les travailleurs/ses et l’ensemble des couches populaires, au point de les jeter dans la rue et de les conduire à affronter une très violente répression. De l’autre, la Bolivie a connu une forte croissance économique et a vu la mise en place de mesures redistributives, mais Evo Morales et son parti, le MAS2, n’ont jamais voulu aller au-delà d’un « new deal » avec la bourgeoisie et l’aristocratie terrienne toujours en place, et une domination impérialiste toujours maintenue.

Dans le premier cas, il s’agit d’un pays dans lequel le mouvement ouvrier et populaire, il y a 36 ans, a été brisé par un putsch qui a permis de terroriser et de saigner à blanc l’immense majorité de la population. C’est cette majorité qui s’exprime aujourd’hui dans la rue, et qui est remontée sur la scène politique à partir du 18 octobre dernier. Dans le second cas, l’accession au pouvoir du MAS et de l’ex-président Evo Morales a été la résultante des forts mouvements sociaux qui ont marqué la période précédente – pensons seulement à la guerre de l’eau à Cochabamba en 2000 : dans la foulée du chavisme au Venezuela, on prétendait ainsi offrir le débouché politique nécessaire aux luttes des ouvriers/ères, des paysan.ne.s, des indigènes – comprendre : un débouché institutionnel, dans le cadre d’un changement des modalités de domination et d’exploitation, mais sans remise en cause de l’existence de la bourgeoisie et de l’aristocratie terrienne. Même s’il est juste de considérer le régime d’Evo Morales, ex-syndicaliste et Indien aymara, comme un régime bourgeois – en ce sens qu’il respectait globalement le cadre économique et institutionnel bourgeois, et qu’il visait certes initialement à mettre en œuvre des réformes sociales et à offrir une place plus vaste à la population amérindienne, mais sans dégager les classes dominantes –, ce n’était évidemment pas un régime bourgeois de même nature que celui du milliardaire Piñera au Chili ou celui qui pourrait bien s’installer en Bolivie, que cela soit autour de Carlos Mesa ou, pire encore, de Fernando Camacho.

… mais des leçons communes !

Il reste qu’au fond, en-deçà de ces trajectoires fort divergentes, aussi bien l’écrasement du gouvernement de l’Unité Populaire dans le Chili de 1973 que la débâcle actuelle du MAS en Bolivie doivent conduire à des conclusions identiques : pour changer la société et remettre le pouvoir entre les mains des exploité.e.s et des opprimé.e.s, il n’est pas possible de faire l’économie d’une révolution qui aille jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la destruction de la classe dominante en tant que classe, et de son État : il est indispensable, pour les forces qui veulent réellement défendre de façon cohérente les intérêts de celles et ceux d’en bas, de défendre un programme d’expropriation des capitalistes et de démantèlement des appareils d’État à leur service, à commencer par les appareils répressifs tels que l’armée et la police.

Faute d’avoir fait cela, Salvador Allende au Chili en 1973, puis Evo Morales tout récemment en Bolivie, ont été chassés du pouvoir par la réaction armée de classes dominantes soudées et déterminées, dans les deux cas avec le soutien actif de l’impérialisme états-unien. Dans un cas comme dans l’autre, les possédants se sont sentis menacés dans leurs intérêts fondamentaux par des politiques qui s’inspiraient d’un réformisme social – certainement plus radical sous Allende que sous Morales –, mais ils avaient gardé entre leurs mains les outils pour chasser ces pouvoirs de gauche qui s’étaient délibérément autolimités : au Chili, en bombardant le Palais de la Moneda dans lequel périssait Salvador Allende, puis en brisant par une violence systématique et impitoyable la résistance et le mouvement ouvrier chilien ; en Bolivie, en provoquant la fuite dans le Chaparé puis au Mexique d’Evo Morales, tout en s’attaquant déjà physiquement au MAS.

Dans le cas de la Bolivie, il est encore trop tôt pour dire si les forces réactionnaires pourront écraser sous leur botte la nécessaire résistance ouvrière et paysanne. Celle-ci aura besoin d’un maximum de solidarité internationale. Au Chili aujourd’hui, ce dont il est question, c’est bien des débuts d’une révolution en cours. Pour déboucher sur la victoire, celle-ci ne pourra pas faire l’économie d’un affrontement jusqu’au bout avec la bourgeoisie, en déjouant toutes les manœuvres politico-institutionnelles dans lesquelles se fourvoient déjà les appareils réformistes. Pour cela, les voies de l’auto-organisation et celle de l’auto-défense sont indispensables et complémentaires. C’est ce qui émerge avec les Assemblées populaires qui poussent dans le pays et commencent à se coordonner et à se saisir de questions telles que le ravitaillement ou l’auto-défense populaire. C’est dans la poursuite de cette voie qu’est possible une issue socialiste et révolutionnaire, organisée par et pour les travailleurs/ses et les couches populaires. C’est ce qui a fait défaut au Chili de 1973, alors que Salvador Allende s’entêtait dans l’impasse réformiste du respect des institutions et restait sourd aux appels des soldats dénonçant les préparatifs de putsch et cherchant à organiser une controffensive militaire. C’est ce qu’Evo Morales, en refusant d’appeler à la résistance et en prenant finalement la fuite, a également évité de faire.

Alors que le putsch bolivien – tout comme, certes avec d’importantes différences, le putsch chilien d’il y a 36 ans – nous indique les dangers intrinsèques d’une logique réformiste (exacerber la colère des possédants tout en leur laissant l’État et les appareils répressifs en main pour reprendre le pouvoir le moment venu), le début d’auto-organisation des travailleurs/ses chilien.ne.s nous indique aussi la voie à emprunter, en l’approfondissant et en la radicalisant :

  • auto-défense systématique ;
  • tout le pouvoir aux assemblées populaires !
  • démantèlement des appareils répressifs ;
  • pour un gouvernement des travailleurs/ses !
  • pour l’expropriation pure et simple des capitalistes et des impérialistes !

Depuis un mois, la lutte des travailleurs/ses et du peuple chilien a déjà semé la panique parmi les exploiteurs de ce pays, il a fait reculer le président sur certaines mesures, il a conduit à virer du gouvernement des personnages légitimement haïs. Mais Piñera sait qu’il peut compter sur les appareils réformistes traitres pour tenter de mettre en avant une réforme en trompe-l’œil des pouvoirs et de la constitution. Pour tenir en échec les manœuvres en cours, l’indépendance de la classe travailleuse et son organisation autonome comme candidate au pouvoir politique et économique est une question clé. Le pouvoir naissant de celles et ceux d’en bas ne pourra gagner qu’en s’opposant point par point au pouvoir tyrannique et pourrissant de celles et ceux d’en haut. Pour y parvenir, la croissance d’un parti révolutionnaire suffisamment implanté dans les secteurs clés de l’économie et porteur de ces orientations générales nous semble toujours indispensable.

À la veille d’une possible conflagration sociale de grande ampleur en France, ce sont là quelques leçons générales à méditer par celles et ceux qui n’ont pas renoncé à dégager Macron et son monde.


  1. Nous pensons qu’il faut considérer à part le cas de la Catalogne, où même si l’austérité et le cadre général donné par les attaques du capital sont réels comme ailleurs, la question de l’oppression nationale joue le premier rôle. [return]
  2. MAS, parti d’Evo Morales, signifie Movimiento Al Socialismo (Mouvement vers le Socialisme) [return]

Ecrit par Michel Le Goff