Masques : mais de qui se moque-t-on ?

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SOURCE : Libération


A Paris, le 18 mars.

Si le manque de masque est admis, il est affirmé qu’ils ne sont nécessaires que pour les soignants. Mais si on en avait suffisamment, il serait demandé à tout le monde d’en porter car toute réduction des contaminations est décisive face à la propagation.

Il aura fallu que les soignants montent au créneau pour réclamer des masques immédiatement, pour que les journalistes se rendent finalement compte du problème, s’en emparent en cœur, suivis par beaucoup d’autres, et que finalement il soit admis qu’il n’y en avait pas assez et que des commandes importantes étaient en cours.

Mais celles-ci ont été faites récemment alors qu’on n’a pas arrêté de nous dire et redire qu’on était prêt, cela depuis fin janvier. Le plus fou c’est que ceux qui l’ont affirmé et répété en étaient convaincus. Mais de qui se moque-t-on ?

Si aujourd’hui le manque de masque est enfin admis, il est toujours affirmé qu’ils ne sont nécessaires que pour les soignants car le masque ne protégerait pas. Mais de qui se moque-t-on ?

Si les masques ne protègent pas, pourquoi les soignants en ont-ils besoin ? Ce n’est pas pour éviter d’infecter les malades comme lors d’une opération chirurgicale, c’est bien pour se protéger des malades déjà infectés. Si la priorité des masques est évidemment pour les soignants qui en manquent cruellement, et personne ne le contestera, qu’on ne nous dise pas que le masque ne protège pas. Mais de qui se moque-t-on ?

Contamination asymétrique

Ainsi, il est affirmé que si le port du masque empêche les contaminés de contaminer les autres, il ne protège pas un non-contaminé d’une contamination : tiens donc, alors le masque serait asymétrique ? Depuis l’intérieur, le virus ne passe pas même projeté avec force depuis la bouche, mais depuis l’extérieur même à une certaine distance, il passerait allégrement. Si un masque protège d’un côté, il protégera également de l’autre côté, quand bien même ce serait de façon inégale. Mais de qui se moque-t-on ?

Donc, seuls les contaminés doivent porter le masque. D’accord, mais un contaminé peut se trouver dans trois états : dans les deux premiers, soit il est malade (à l’hôpital ou chez lui), soit il est décédé, et donc la question de le croiser dans la rue ne se pose pas. En revanche, dans le troisième état, il est porteur sain ou asymptomatique, et du coup il se promène innocemment dans la rue en contaminant à tout va sans le savoir. Il lui faudrait un masque, mais n’étant pas conscient de sa contamination, il suit les directives de nos responsables et n’en porte pas. C’est seulement en mettant un masque à chacun, que les contaminants sains ne contamineront plus. Mais de qui se moque-t-on ?

De plus en plus acculé, on nous dit que porter le masque serait contre indiqué car dangereux pour celui qui, non contaminé, le porterait. Tiens donc : d’après nos autorités sanitaires, un non-contaminé portant un masque et qui aurait croisé un contaminé, aurait toutes les chances, une fois rentré chez lui, de toucher la face externe de son masque souillé en l’enlevant, et alors de se contaminer. Mais si la face externe du masque est souillée, cela veut dire que son porteur a ainsi évité d’absorber les virus qui s’y sont fixés : sans masque, il aurait été à coup sûr infecté. Mais de qui se moque-t-on ?

De surcroît, enfiler un masque, et surtout le retirer serait une opération extrêmement complexe demandant une dextérité professionnelle non accessible à tout un chacun. Enlever son masque par les élastiques sans le toucher, puis le jeter et se laver les mains serait une opération demandant une formation spéciale. Mais de qui se moque-t-on ?

Deuxième vague de propagation

En dernier recours, on nous concède que quand bien même le port du masque protégerait, il est en réalité inutile, car la principale source de contamination ne proviendrait pas d’une projection directe d’un contaminé (du moment que l’on maintient avec lui une distance d’un mètre), mais des surfaces en tout genre qui ont été contaminées et qu’on touche avec ses mains. Pourquoi pas, mais comment ces surfaces ont-elles été contaminées si ce n’est par les postillons des contaminés (sains ou peu symptomatiques) qui ne portaient pas de masque ? Si chacun donc portait un masque, beaucoup moins de surfaces seraient souillées et par voie de conséquence beaucoup moins de gens en seraient contaminés. Mais de qui se moque-t-on ?

On le voit : il est absurde de polémiquer sur le manque d’efficacité du masque, toute réduction des contaminations sera décisive dans le combat contre la propagation, et le masque pour tous y contribuera à sa mesure. Il deviendra même indispensable lorsque le confinement sera levé pour éviter une deuxième vague de propagation. Qu’on le dise donc avec humilité : si on avait suffisamment de masques, on demanderait déjà à tout le monde d’en porter. Mais de qui se moque-t-on ?

On entend aussi : ce n’est pas évident d’en trouver, d’en commander, la pénurie est mondiale. Cela, on pourrait l’admettre provisoirement. Mais il ne s’agit tout de même pas de produire des objets de hautes technologies demandant des infrastructures lourdes et complexes, il n’est question que de masques. Mais, de qui se moque-t-on ?

L’urgence est de reconnaître qu’on manque de masques, de lancer des productions immédiates, massives et diversifiées, en admettant qu’il n’y en aura pas pour tout le monde avant plusieurs semaines, et qu’en attendant, ceux qui n’ont pas de masque, la grande majorité, restent confinés chez eux.

Serge Galam physicien, chercheur émérite au CNRS et au CEVIPOF de Sciences Po


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