Confinées, les travailleuses du sexe appellent à l’aide

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SOURCE : Streetpress


Depuis l’annonce du confinement, le travail du sexe ne rapporte plus. Privées de revenus, prostituées et escorts ne peuvent plus payer leur loyer ou leurs courses. Pour limiter la casse, la communauté organise des cagnottes.

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« Moi, je n’ai plus rien. Revenu zéro, activité zéro ». Depuis le début du confinement, Anaïs n’a plus de rentrées d’argent. Travailleuse du sexe, il lui est impossible de continuer son activité. Le nombre de clients a drastiquement diminué : comment indiquer un déplacement chez une travailleuse du sexe sur son attestation ?

Anaïs tient aussi à préserver sa santé. « Les clients qui continuent à demander sont vraiment inconscients », estime-t-elle. Escorte et dominatrice depuis quatre ans, Judith a également mis son activité en pause, principalement à cause du virus. Les clients la sollicitent toujours, mais elle décline toutes les demandes :

« Je ne veux pas prendre de risque, j’ai des personnes vulnérables dans mon entourage. »

Pour les associatifs de terrain, c’est tout le secteur professionnel qui est au point mort. « Pour les personnes qui travaillent dans la rue [par opposition à celles qui travaillent de chez elle, comme les camgirls par exemple], le travail du sexe constitue leur principale source de revenus. Le confinement signifie qu’elles ne peuvent plus travailler », pointe June Charlot, médiateur santé à Grisélidis, une asso de santé communautaire, c’est-à-dire spécialisée dans les problématiques liées aux travailleuses du sexe. Même constat à Lyon, pour Antoine Baudry de l’asso Cabiria : « Les personnes de rue ne peuvent pas travailler par peur de contracter le coronavirus ou de se faire verbaliser par la police ». Anaïs, qui est également la porte-parole du Strass, le syndicat des travailleuses du sexe, confirme. « Même les camgirls ne peuvent plus bosser ! », complète-t-elle :

« Comment voulez-vous par exemple qu’une mère télétravaille avec ses enfants ? »

Une extrême précarité

Sans un sou dans la poche, se pose alors la question du loyer à la fin du mois : « Pour l’instant je ne paie plus mes factures », se résigne Anaïs. June est témoin d’une « extrême précarité » chez les personnes qu’il suit. La prostitution n’est pas une activité déclarée, donc pas de chômage technique ou d’aide de l’État pour les travailleuses du sexe. Faute d’alternatives, certaines tentent de maintenir une activité. Mais ces femmes se voient imposer par les très rares clients des pratiques qu’elles ne feraient pas en temps normal, ou des prix revus à la baisse, explique l’associatif Antoine Baudry.

Anaïs, June et Antoine sont également inquiets de la situation de celles qui logent dans les hôtels. « Elles sont en sous loc’ ou dans des chambres d’hôtel parce qu’elles n’ont pas accès au parc locatif classique », explique Antoine Baudry. « À Lyon, de plus en plus d’hôtels ferment, des personnes se retrouvent à la rue », souligne-t-il. June a observé le même phénomène dans la ville rose. « C’est une situation dramatique. Ce sont les grandes oubliées de l’épidémie », conclut Antoine.

Une histoire de solidarité communautaire

« Je suis privilégiée, je dépends de la solidarité de mes proches », concède Judith. La solidarité, c’est un peu tout ce qui reste aux travailleuses du sexe pour affronter cette crise. « Je ne bouffe pas, mais je ne me sens pas isolée, parce qu’il y a la communauté derrière », confie Anaïs.

Lundi, réunion de crise. La décision de monter des cagnottes simultanément est prise par « les assos de santé communautaires, le Strass, et les personnes qui ont des comptes Instagram » influents, rembobine June. « Il s’agissait de savoir comment communiquer ensemble là-dessus, parce qu’on est pas concurrent. Chacun va toucher des personnes différentes. Par exemple, notre collecte sera destinée aux personnes de Toulouse, et essentiellement à celles qui travaillent dans la rue ».

Pour venir en aide aux travailleuses du sexe, Cabiria, Griselidis, le Strass et d’autres assos de santé communautaires comme Acceptess-T ont lancé des cagnottes participatives. Le but est d’offrir aux travailleuses du sexe des courses, de les aider à payer leur loyer, de leur filer de l’argent liquide ou encore des kits sanitaires. « On a un peu d’argent à distribuer chaque année qui nous est donné par Solidarité Sida. Mais c’est une somme dérisoire vu le contexte particulier », souligne Antoine Baudry. « On organise cette après-midi une permanence exceptionnelle pour distribuer de l’argent liquide. Pour 40 personnes, on doit déjà prévoir 1.200€… On n’a pas les moyens de couvrir cette crise », se désole June Charlot.

La plupart des cagnottes se sont montées dès l’annonce du confinement, comme celle de Judith, via son compte Instagram @tapotepute, qui compte presque 14.000 abonnés. Elle a réuni plus de 10.000€ sur un Pot commun, qu’elle redistribue par virement aux personnes qui la contactent par mail ou en message privé sur Instagram. « On a toutes su que ça allait être un coup de massue financier », explique-t-elle. Tan, anthroposexologue et dominatrice, interagit avec « environ 30.000 personnes », via les réseaux sociaux de son association, Polyvalence, et de son projet Par et Pour. La cagnotte qu’elle a lancée, « qui s’adresse à tout le monde », a donc bénéficié d’une large audience. En quelques jours, elle a presque atteint les 8.000€. « Je demande à chaque personne de me faire un devis, puis je trouve quelqu’un pour lui faire un don sur Paypal, que je rembourserai à la fin via la cagnotte », éclaire-t-elle. À titre de comparaison, celle du Strass est à 7.800€.

Du côté des assos de terrain régionales, les dons qui affluent sont plus modestes. « Ça reste limité, parce qu’on a pas l’habitude de communiquer sur les réseaux, et on ne bénéficie pas l’audience nationale d’une organisation comme le Strass », explique Antoine Baudry, qui note: « Ça fonctionne quand même, il y a de la solidarité aussi au niveau local. » Le Pot commun de Griselidis, lancé hier, en est à 2.130€.

La particularité chinoise

La situation est un peu différente chez les travailleuses du sexe chinoises de Paris. « Elles ont beaucoup diminué leurs activités avant même les mesures du gouvernement, parce qu’elles s’attendaient à l’épidémie », rapporte Ting, chargé de mission et seul salarié des Roses d’Acier, un collectif de TDS chinoises. Certaines seraient même rentrées au pays. « Celles qui n’ont pas de papier ont peur de ne pas être prises en charge ici dans le cas où elles seraient touchées par le virus », explique Ting. Les femmes restées en France ont pu compter sur la solidarité de la communauté chinoise, qui fait circuler des infos sur le net, ou propose d’amener des courses en bas des portes de ceux ou celles qui ne peuvent pas sortir. Si plusieurs membres des Roses d’Acier ont donné pour la cagnotte du Strass, elles n’ont pas pensé à en monter une pour elles-mêmes. « Au sein de la communauté, on est habitués à se faire des prêts », note Ting. « Économiquement, elles étaient préparées. Elles ont vu venir la crise ». Le collectif réfléchit même à monter une cagnotte à destination des médecins français :

« Elles veulent donner à la société française. En Chine, le don est une manière d’exprimer un lien social. »

« C’est un peu un miracle », s’enthousiasme Judith face au succès de sa collecte. « Beaucoup de personnes se rendent compte qu’on est les plus précaires. Cette situation un peu exceptionnelle met en lumière des choses que les gens ne remarquent pas habituellement ». Pourtant ces cagnottes montrent aussi que les travailleuses du sexe ne peuvent s’en sortir que par elles-mêmes. « Il y a un mépris total du gouvernement envers les personnes fragilisées », note Anaïs, qui souligne le manque d’aide des institutions. La plupart des travailleuses du sexe ne déclarant pas leur activité, elles ne sont pas concernées par les mesures de compensation mises en place par l’État, et ne bénéficient d’aucune aide spécifique. « On refuse de nous aider, malgré le fait qu’on interpelle les politiciens. On sait qu’on sera laissées, abandonnées seules. C’est démerde toi ou crève », lâche Anaïs.

Photo d’illustration de Yann Castanier à Belleville, à Paris, vide du fait du confinement, le 23 mars 2020.


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