Bilan d’étape : fin de mouvement ou second round ?

Après 6 semaines de grève massive à la RATP et à la SNCF, il est temps de mesurer l’ampleur mais aussi la baisse d’intensité du conflit social historique que nous vivons, à la fois pour proposer dès maintenant un bilan provisoire mais aussi penser à court et moyen terme la continuité.

La reprise

Il faut avant tout rendre hommage à tou•te•s les grévistes de la RATP et de la SNCF qui se sont engagé•e•s dans un rapport de force puissant contre la réforme des retraites mais aussi contre le gouvernement Macron, agent•e•s dont c’était, pour beaucoup, leur première grève. Cette grève massive dans ce secteur, énormément suivie et soutenue, est d’ores et déjà une grève historique de par son ampleur et sa durée. Gloire à elles et eux qui ont mis en évidence notre puissance collective.

Pourtant, il faut aussi faire un constat sans appel : la reprise du travail est un fait à la RATP depuis ce lundi, bien qu’à plusieurs endroits, des poches de grévistes tiennent encore le pavé et les piquets, notamment sur 2 des lignes les plus déterminées, à savoir la ligne 5 et la ligne 13. Sur le reste du réseau, le trafic est quasiment retourné à la normale, notamment en ce qui concerne les RER A et B, les tramway et les bus1. Il faut toutefois noter que la reprise, pour certain•e•s agent•e•s, peut être momentanée, notamment avec l’objectif de se mobiliser lors des journées d’actions nationales, comme celle du 24 janvier qui s’annonce. Quoi qu’il en soit, il est évident que la mobilisation de ce secteur en pointe du mouvement est dorénavant sur une phase descendante.

À la SNCF, les cheminot•e•s sont entré•e•s dans la grève dès le 5 décembre, notamment les conducteurs/trices à l’énorme potentiel de blocage. Cette mobilisation peut d’ailleurs surprendre si l’on considère la défaite de 2018 suite à la réforme ferroviaire, mais doit aussi nous permettre d’envisager une chose : en tant que bastion historique du prolétariat, pas encore totalement défait, les cheminot•e•s représentent toujours un secteur très combatif, très présent dans les séquences sociales. Pour autant, il faut aussi noter la perte d’intensité progressive de la grève : le 5 décembre, 55.6 % des cheminot•e•s étaient en grève (dont 85.7 % des conducteurs/trices et 73.3 % des contrôleurs/euses2). Le 17 décembre, 32.8 % des cheminot•e•s étaient en grève dont 75.8 % chez les conducteurs/trices3. La décrue s’est nettement accentuée au mois de janvier avec 32.9 % de grévistes dont 66.6 % chez les conducteurs/trices4 le 9 et enfin 10.1 % dont 30.5 % chez les conducteurs/trices le 165. S’il faut évidement constater le reflux, il faut pourtant souligner que chaque journée d’action montre une augmentation du taux de grévistes par rapport aux jours précédents.

Enfin, il faut noter que si l’Éducation Nationale était très investie durant le mois de décembre, avec notamment 70 % de grévistes selon les syndicats le 5 (51.1 % dans le primaire et 42.3 % dans le secondaire selon le ministère6), la rentrée s’est engagée sans retrouver le niveau de mobilisation d’avant les vacances, même si plusieurs établissements se mobilisent actuellement contre la réforme Blanquer. Ajoutons le domaine de l’électricité, qui comptait 44 % de grévistes le 5 décembre.

Cette baisse d’intensité se constate aussi dans les manifestations. Il est difficile d’avoir une vision précise tant les chiffres avancés d’un côté par l’Intérieur et de l’autre par la CGT sont opposés, pouvant parfois varier de 1 pour 10. Si l’on en croit les chiffres de la CGT, qui à évidement intérêt à les grossir, 1.5 millions de personnes étaient dans la rue le 5 décembre, ce qui est énorme. Ce sont ensuite 1.8 millions pour le 17 décembre, 1.3 million le 9 janvier, 500.000 le 11. La CGT n’a pas communiqué des chiffres nationaux pour le 16 janvier, mais revendique 250.000 personnes à Paris bien qu’elle déclare, sans étayer – ce qui apparaît dès lors comme de la pure posture – que « la mobilisation s’intensifie »7. Si nous suivons ces chiffres, nous constatons donc une nette diminution malgré des mobilisations de masse au mois de décembre. Selon les chiffres du ministère, qui a de son côté intérêt à les sous-estimer, (ou du cabinet Occurrence, qui donne sensiblement les mêmes que la police mais dont la méthode a été récemment démontée scientifiquement par un spécialiste des milieux granulaires8), la diminution est effective dès après le 5 janvier avec 806.000 personnes le 5, 615.000 le 17, 542.000 le 9, 149.000 le 11 et enfin 187.000 le 16 (dont 23.000 à Paris).En comparant ces chiffres, nous pouvons constater que le mois de décembre a effectivement connu des manifestations de masse mais que, dès janvier, les manifestations sont de moins en moins fréquentées. Dès lors, nous partons de la situation réelle : les grèves à la RATP et à la SNCF – sans parler ici de l’Éducation Nationale – ont été brisées, notamment par le pourrissement, et la mobilisation de rue s’essouffle.

La continuité

Pourtant, ces 6 semaines de grèves ont permis d’entraîner de nombreux secteurs jusqu’alors peu présents sur le devant de la scène. Qu’il s’agisse des avocat•e•s, des danseurs•ses de l’Opéra de Paris, des salarié•e•s de « la culture » dans son ensemble (musées, châteaux, bibliothèques…) ou encore de milieux artistiques regroupés notamment autour de Art en Grève et ayant bénéficié à la fois de l’expérience de la longue grève à Radio France qui perdure toujours aujourd’hui mais aussi des intermittent•e•s du spectacle, fort•e•s de nombreux mouvements contre – entre autres – les réformes successives des annexes 8 et 10 et de l’assurance chômage en général. Si, dans un premier temps, certain•e•s pouvaient critiquer ces mobilisations au prétexte qu’il s’agissait de revendications « corporatistes » (et en effet, l’un des enjeux est aussi de conserver leur régimes spéciaux), les danseurs•ses de l’Opéra de Paris ont démontré avec force et courage que ce n’était pas le cas, en refusant de « sacrifier les générations suivante » pour préserver leur statut lorsque le gouvernement leur a proposé un dispositif type « clause du grand-père ».

De plus, il faut noter l’entrée par moments dans la grève des ports et docks, avec de réels impacts sur l’économie du fait de l’immobilisation de navires et de l’impossibilité de transporter les marchandises, via les opérations « ports morts » menées parfois avec les cheminot•e•s comme à Bordeaux. Ces grèves sont jusqu’à maintenant momentanées et finalement tardives dans la mesure où elles sont intervenues majoritairement en janvier, ce qui ne peut que poser la question de la raison de ce retard, notamment lorsque Tony Hautbois, secrétaire fédéral CGT de la fédération à déclaré que « 100 % des dockers étaient en grève9 » le 14 janvier et que l’on sait que les ports du Havre ou de Saint-Nazaire sont de vrais bastions de la CGT. La question est ouverte, mais encore faut-il la poser : pourquoi une entrée si tardive ?

La mutation

Au-delà de la grève, il faut souligner les différentes formes qui se sont déployées dans ce mouvement et particulièrement celles des blocages qui ont – et continue de l’être – occupé une place importante – comme ce fût le cas avec les Gilets Jaunes, avec les blocages de centres commerciaux, de péages ou encore d’axes routiers. Qu’il s’agisse de dépôts de bus RATP, de raffineries, de centres logistiques comme les ports et docks, de lycées, ce mode d’action a été privilégié. Souvent impulsées à partir de coordinations interprofessionnelles ou de collectifs de lutte mais aussi appelées directement par les grévistes, ces actions ont permis à beaucoup de Gilets Jaunes et de travailleur•ses isolé•e•s de participer au mouvement, tout en faisant l’expérience sur le terrain de la convergence avec les syndicalistes combatifs de la base. Cette pratique a été indispensable pour le maintien d’une forte conflictualité tout en ayant parfois un caractère antagonique à l’égard de la police.

À ce type d’actions doit être aussi associé le syndicalisme d’action directe, notamment des électricien•ne•s de la CGT énergie qui ont coupé le courant soit sur des lieux symboliques (mairies, préfectures, siège de la CFDT…) soit sur des lieux stratégiques (lignes de tramway, dépôt de Rungis, gare de Bordeaux…), ou même pour pousser à la libération de leurs collègues, comme à Bordeaux, où la CGT Énergie a plongé le commissariat dans le noir le 9 janvier.  Ils ont aussi rétabli l’électricité dans les foyers les plus précaires ou ont basculé en heures creuses des milliers d’autres. On imagine bien la force de frappe économique et politique que pourrait avoir la généralisation de ces méthodes dans des phases plus intenses de la lutte des classes !

Ces pratiques ne sont en soi pas nouvelles mais plutôt récurrentes dans les grandes mobilisations syndicales en France. Ce qui est nouveau ici, c’est leur intensité et leur importance, ainsi que l’investissement des Gilets Jaunes. Si les blocages économiques peuvent être parfois l’expression d’un manque de combativité à l’intérieur même des entreprises bloquées, ils ne s’opposent pas en soi à la généralisation de la grève car ils permettent de faire entrer « de l’extérieur » la discussion sur le mouvement là où elle n’a pas encore eu lieu. Par ailleurs, comme nous le disions, les blocages se sont faits, dans la majorité des cas, en concertation avec des syndicalistes de base internes aux entreprises bloquées.

La mutation la plus importante semble être celle du rapport à la police. Si les manifestations de décembre se sont révélées plutôt « traditionnelles » dans la mesure nous assistions à des défilés « classiques » et à un maintien de l’ordre décidé à contenir plutôt que réprimer, notamment face à l’ampleur des manifestations, (tout en assumant un potentiel destructeur avec les unités de BRAV déployées partout et un flanc-gardage quasi-systématique), celles de janvier ont repris leur caractère profondément répressif et dévastateur de la part de la police. Les matraquages, charges dans les cortèges, gazages massifs et tirs de LBD sont redevenus monnaie courante malgré la posture d’indignation qu’a pris Macron lorsqu’il a déclaré qu’il fallait « améliorer la déontologie des forces de l’ordre ». À l’heure où un nouvel assassinat policier a eu lieu (le décès de Cédric Chouviat), où des grévistes de la RATP ont été matraqué•e•s et où d’autres manifestants se font éclater à coups de poings, personne ne se fait d’illusion sur la prétendue « prise de conscience » d’un gouvernement autoritaire qui donne l’impunité (et décore les membres les plus violents) à sa police. S’il est vrai que par moments, nous avons pu faire reculer ou mettre en difficulté la police, il faut noter que dans la deuxième partie de ce mouvement, c’est elle qui a tenu la rue – contrairement aux premiers Actes des Gilets Jaunes par exemple. De là doit se poser la question de l’auto-défense, mais à une échelle de masse, notamment dans le cadre du cortège de tête au sens large, et donc pas uniquement dans sa frange conflictuelle. Car depuis le mouvement contre la « Loi Travail » en 2016, le cortège de tête a pris un volume et une existence systématique et importante à Paris. Cela montre à la fois le manque de structure du mouvement ouvrier (qui fait suite à une crise du syndicalisme) et le refus d’être coincé•e•s derrière les cortèges syndicaux mais aussi la volonté d’ouverture d’un espace de politisation effectif, dans lequel se retrouvent la jeunesse déterminée ainsi que les proto cadres d’auto-organisation de travailleurs/euses et de syndicalistes qui veulent remettre  au centre du mouvement les grévistes.

En plus d’être investi, cet espace doit être protégé de la police, afin d’être en capacité non seulement de faire la démonstration de l’illégitimité de celle-ci mais aussi d’affirmer en positif sa puissance potentielle, et, surtout, de garantir à tou·te·s la possibilité de manifester. Par ailleurs, ce prisme est  majoritairement parisien : dans d’autres villes, les cortèges de tête ont eu du mal à se pérenniser où à se massifier.

Enfin, la question politique a justement refait surface, même si différemment que chez les Gilets Jaunes, dans les actions de traque et de pression à l’égard des différents membres du gouvernement. Si Édouard Philippe n’a cessé de répéter que les travailleurs/euses étaient en grève parce qu’ils et elles n’avaient pas bien compris la réforme, ces actions ont au contraire montré à la fois que la réforme est bien comprise mais aussi que les responsables sont identifié•e•s : ce ne sont pas quelques obscures et insaisissables personnalités mais bien Macron et son gouvernement. Mais au-delà de ces questions, l’exfiltration de Macron d’un théâtre parisien montre aussi une chose, latente depuis les Gilets Jaunes : ni lui ni ses ministres ne sont bienvenus nulle part et il ne leur sera plus possible d’espérer pouvoir profiter tranquillement de moments de détente. Partout, il est question de venir les chercher et les voir s’enfuir ou annuler leur « vœux », à défaut les rendre complètement inoffensifs.

Mouvement et directions

À partir de ces éléments, nous devons enfin considérer le poids des différentes directions pour en estimer les responsabilités mais aussi pointer les obstacles qu’il faut dépasser pour construire un mouvement victorieux.

Pour commencer par le plus risible, constatons l’absence ou plutôt l’incapacité des directions politiques de gauche et d’extrême-gauche (sachant que les militant·e·s de bases sont souvent investi·e·s dans les syndicats, collectifs, cadre interpro). Ignorons ici le PS et le PCF. La FI, si dans de nombreuses interventions a fait part de son rejet de la réforme, n’a pas été capable d’entraîner non seulement au sein mais aussi au-delà de ses rangs pour pouvoir incarner une alternative (même de type réformiste), étant à la fois engluée dans la vie parlementaire mais aussi fragilisée depuis l’année dernière et probablement tournée vers l’enjeu des municipales. La France Insoumise est en ce moment traversée par des contradictions et frictions qui se sont révélées à partir du moment où l’unité qu’il pouvait y avoir derrière le projet électoral de Mélenchon s’est brisée après les européennes de 2019. Partiellement impliquée dans ces frictions, Ensemble !, en voie de désintégration, n’a eu aucune influence ni intervention visible et se contente d’appeler à de nouveau « États Généraux du mouvement social » sur le modèle de 1995 (et au RIC…), considérant qu’il faut faire face à Macron en s’appuyant sur les contre-projets proposés par des organisations syndicales10. La France Insoumise se limite alors à un travail, utile mais non suffisant, de déconstruction du projet de réforme, même si quelques figures détachées de cela, comme Eric Coquerel, font le travail de terrain pour soutenir les grévistes. Aucune stratégie alternative n’est donc proposée par la FI, qui demeure à la remorque des syndicats.

La politique portée par « l’extrême gauche » mériterai de s’y attarder particulièrement, notamment au sujet de LO, du POI et du POID. Nous nous concentrerons ici sur le NPA, dans la mesure ou il s’agit de notre parti, mais reviendrons dans d’autres articles plus en détail sur la politique des organisations anticapitalistes. Au NPA donc, même si le mouvement a été sincèrement construit à la base par nombre de ses militant·e·s, des problèmes de fonctionnement et de sectarisme interne que nous ne parvenons toujours pas à dépasser ont empêché de mutualiser les expériences et de lui faire jouer pleinement son rôle potentiel dans le mouvement. Pourtant, avec la couverture médiatique dont bénéficient Olivier Besancenot et Anasse Kazib, qui a émergé médiatiquement en tant que figure du mouvement, de nombreuses fenêtres étaient ouvertes pour pouvoir être forces de propositions et d’interpellations, notamment à l’égard de la direction de la CGT concernant la conduite de la grève et du mouvement.

Enfin, l’Autonomie, qui a eu un poids politique non négligeable durant les Gilets Jaunes, n’a pas eu la capacité d’intervenir en direction du mouvement ouvrier organisé, signifiant ici certaines limites propres à ses perspectives et propositions politiques. Certains courants de l’autonomie ont fermé les yeux sur les potentialités de ce mouvement en termes de rapport de force via  la possibilité ouverte de la grève générale, et n’y ont vu qu’une forme de « retour en arrière » par rapport à la radicalité des Gilets Jaunes dans la rue, dont la responsabilité incomberait aux syndicalistes, bases et directions confondues.

Mais il ne s’agit là que des organisations – ou formes – politiques qui, si elles ne sont pas à sous-estimer en tant qu’outil ne peuvent avoir les mêmes responsabilités que les directions syndicales, en particulier celles qui ont dirigé – ou tenté – de diriger la grève. La CFDT est évidement un cas d’école dans la mesure où personne n’a réellement cru que Laurent Berger tiendrait longtemps tête à Macron. Laurent Berger n’a pas dirigé la grève car il n’y a pas appelé et son organisation ne l’a pas non plus construite. Dans la situation, la responsabilité de la direction de la CFDT  a justement été de ne pas appeler à se mobiliser, ou plutôt de ne pas contribuer à construire la mobilisation. C’est un fait, mais ça n’explique pas entièrement pourquoi nous en sommes à ce stade. Laurent Lescure, secrétaire général de l’UNSA, porte une responsabilité plus grande, notamment en ayant appelé à la trêve (refusée par l’UNSA RATP) pendant les vacances de Noël puis en s’étant félicité du retrait de l’âge pivot. Il a d’ailleurs appelé, certes de façon détournée « en espérant un retour à la normale »11, à la reprise du travail courant janvier. Ses déclarations ont radicalisé une partie de la base UNSA, particulièrement dans l’UNSA RATP et dans le Pôle Traction, syndicat des agent•e•s du métro. Ces premiers éléments montrent une défiance quand à la direction du syndicat, sans pour autant être en capacité d’inverser le rapport de force, notamment quand la direction de l’UNSA RATP à appelé (et face au constat de la diminution du taux de gréviste), le 18 janvier, à cesser la grève illimitée12. Dans la mesure où l’UNSA est le syndicat majoritaire de l’entreprise, il est évident que cette politique a eu des effets. Il faut cependant noter les défiances voir les oppositions au sein même de ces différents syndicats : tout le monde n’a pas repris le travail. Plus encore, des délégué•e•s se sont opposé•e•s à la reprise et sont à l’heure actuelle toujours en grève, ce qui signifie le degré de combativité dans lequel ils et elles se sont engagé•e•s et les fractures qui se déploient à l’intérieur du syndicat.

Dans la situation, la principale responsabilité est due à la direction de la CGT. Dans le thème 3 du compte-rendu du 52ème Congrès de la CGT qui s’est tenu au mois de mai dernier à Dijon, il est précisé que « l’analyse purement quantitative des rassemblements des années passées indique clairement un recul significatif du taux de participation »13 tout en constatant que « parallèlement, les luttes d’entreprises ou d’administrations se sont multipliées ». Plus loin, il est inscrit qu’ « il nous faut renouer avec l’esprit de conquête. Redonner espoirs et perspectives est un facteur indispensable pour faire grandir la mobilisation »14. Ces lignes sont celles qui tracent l’orientation de la CGT.

Pourtant, quel bilans – et dès lors quelles perspectives – sont fait de la période ouverte depuis 2016 ? Aucun. Les 16journées d’actions de la Loi Travail ou la grève perlée à la SNCF en 2018 ne sont pas remises en cause – cette dernière étant même assumée par le Délégué Général de la CGT Cheminots Laurent Brun15. Dès lors, ce sont les mêmes stratégies qui sont appliquées aujourd’hui : des appels à « généraliser la grève » sans conséquences car sans réelle mise en pratique sur le terrain, des journées saute-mouton dispersées avec la trêve de fait durant les vacances noël, qui n’a pu être brisée que par la persévérance des grévistes et l’impulsion d’actions par les bases, et à Paris, de la « coordination SCNF-RATP ». Plus encore, en déclarant malgré tout être « complètement opposé à la réforme », Martinez n’a à aucun moment rompu avec les concertions à Matignon et aucune stratégie n’a été proposée avec force et audace aux travailleurs/ses en lutte.

La Confédération n’a pas non plus débloqué ses réserves financières pour les caisses de grève pendant la « trêve », au moment crucial où il y en avait besoin pour faire tenir et étendre le mouvement. Si, comme le rappellent les grévistes de la RATP, ils et elles savaient que leurs payes seraient à 0 lorsqu’ils et elles ont fait le choix d’entrer dans la grève, les dizaines de millions d’euros dont bénéficie la Confédération auraient dû servir à les soutenir financièrement. Les choses n’ont fait qu’empirer lorsque la CGT a officiellement condamné l’intrusion dans les locaux de la CFDT le 17 janvier, assurant le flanc gauche de Berger qui a d’ores et déjà scandaleusement déposé plainte contre les grévistes.Comme nous le disions plus haut, nous pouvons avoir un désaccord sur cette action, non pas dans la forme, mais dans l’objectif et les conséquences pratiques. Elle pousse les militant•e•s de la CFDT  a faire bloc par esprit d’appareil derrière leur direction, même les militant•e•s les plus critiques et engagé•e•s dans la mobilisation comme à la SNCF. Il ne faut pas non plus négliger l’enjeu de l’extension de la grève au secteur privé ; dans lequel la CFDT est aujourd’hui le premier syndicat et  parfois même le seul syndicat dans nombre d’entreprises (sans pour autant partir du principe que le syndicat aurait mis ses forces pour mobiliser). S’attaquer à Berger en tant que traître n’est pas une mauvaise chose en soi, mais à l’heure actuelle, c’est à Martinez qu’il faut demander des comptes. Enfin, la quasi-absence de dénonciations des violences policières, particulièrement lorsque celles-ci frappent des syndicalistes, révèle l’impasse dans laquelle se trouve Martinez, d’un côté opposé à la réforme mais de l’autre voulant se montrer conciliant avec le pouvoir afin de maintenir sa place à la table des négociations – la CGT avait d’ailleurs, rappelons-le, condamné « toute forme de violences » en 2018, mettant dos à dos celles de l’État et celles des Gilets Jaunes.

Mais le pire est certainement d’avoir laissé les grévistes démuni•e•s sans être capable d’affirmer un plan d’action pour la victoire. Aujourd’hui, aucune perspective ne permet de penser la victoire possible face à un gouvernement « déterminé à mener sa réforme jusqu’au bout ». À toutes les échelles, les directions du mouvement ont échoué.

L’auto-organisation comme contre-pouvoir effectif

Interpeller et s’opposer aux directions syndicales sans que cela vienne de travailleurs/euses a peu de poids. L’un des manques de la grève à la RATP a été l’absence – où plutôt la faiblesse – d’auto-organisation en mesure à la fois d’incarner une autre voie dans le combat mais aussi de se confronter aux obstacles que représentent les différentes bureaucraties. Dans les AG, dès décembre, il s’agissait avant tout de reconduire la grève chaque semaine. Cela se comprend car c’était un enjeu central, mais, parallèlement, cela nous a empêché de réfléchir aux moyens pour que celle-ci puisse à la fois s’étendre mais aussi gagner. Pourtant, ces deux éléments sont les conditions de la victoire : se contenter de dire « la grève ça ne marche plus » est une erreur : il faut plutôt voir les limites des mouvements, dont le manque de structuration à la base est  souvent, malheureusement, une des réalités. L’auto-organisation implique de permettre à chaque gréviste de prendre la parole en AG, de s’emparer de sa grève, de connaître un moment de formation politique. Elle implique de réfléchir aux dominations présentes en notre sein et de mettre en avant les fractions de la classe les plus dominées, comme les femmes et les personnes racisées. Cela implique d’avoir une politique active sur ce qui empêche à l’heure actuelle ces catégories de se mobiliser. En particulier, dans le cas des femmes, la gestion des enfants est un frein majeur. De la même façon que nous organisons des caisses de grève pour permettre aux grévistes de se mettre en grève, nous devons organiser des garderies collectives pour permettre aux femmes de se mettre en grève et/ou de prendre toute leur place dans l’organisation de celle-ci. L’auto-organisation permet notamment de dépasser la question économique voir corporatiste, en en faisant une question politique et, dès lors, permettant de poser la question du pouvoir. Non pas la question du pouvoir d’État en tant que tel, mais plutôt celui du pouvoir de la grève et de la puissance collective qui s’y déploie, pour faire face à la fois aux gouvernements mais aussi à un système politique et économique.

Vers un conflit latent

Il serait illusoire de croire que seules les directions syndicales ont une responsabilité dans le cours des événements et, dès lors, d’en faire notre ennemi principal. Ignorer les facteurs structurels que sont à la fois l’offensive néolibérale, la mutation du prolétariat français notamment au sujet de l’éclatement des sphères productives mais aussi de la généralisation de la sous-traitance ou encore du tournant répressif et autoritaire de l’État reviendrai à manquer de compréhension quant à la situation. Ignorer aussi la désertion du syndicalisme (en France, entre 8 et 11 % de personnes sont syndiquées) reviendrai à calquer des schémas anciens sur une situation actuelle. Enfin, ignorer les facteurs contextuels qui ont pesé sur le conflit serait également une erreur – l’absence du mouvement étudiant dans le conflit, empêché par la répression et la fermeture préventive des universités, la lenteur de l’enseignement supérieur et de la recherche dont la mobilisation s’accentue mais s’inscrit à contretemps, pour n’en nommer que quelques uns. Pourtant, il faut constater que lorsque les confédérations ou les fédérations décident de s’engager dans la bataille, ce sont des centaines de milliers de personnes qui sont prêtes à y entrer. Cette question, celle du syndicalisme et de l’intervention dans les syndicats, est donc centrale.

Il ne s’agit pas de dire ici que le mouvement contre la réforme des retraites va se terminer le 24 janvier. Ça ne sera pas le cas : certains secteurs, où plutôt certaines franges, continueront la mobilisation sur le terrain, notamment sur celui de l’action concrète. C’est ce que nous voyons notamment dans les secteurs de l’énergie (dont les actions de coupure de courant sont largement autonomisées vis-à-vis de la Centrale) et des ports et docks. Le sursaut qui s’opère dans les facs contre la réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche ou plus largement contre la précarité à l’université ainsi que dans les lycées autour des « E3C » va permettre une forme de continuité. Il en est de même autour du milieu hospitalier mobilisé depuis plusieurs mois, ou pour les avocat•e•s. De même, on peut s’attendre à ce que les gros secteurs soient présents aux dates interprofessionnelles appelées par l’intersyndicale. Nous allons plutôt entrer dans un conflit latent de basse intensité, avec des moments où l’antagonisme de rue s’imposera et sera adopté comme réponse et comme moyen non pas de défense, mais de contre-attaque.

Pourtant, face à une attaque majeure qui ouvrira la voie au gouvernement pour une offensive totale, un conflit latent ne sera pas suffisant. C’est ici que nous devons penser à la fois l’orientation politique, la stratégie et, dès lors, l’organisation. Pour porter l’alternative et défendre le projet révolutionnaire, nous devons dès maintenant proposer une stratégie pour gagner ainsi qu’ouvrir largement les espaces nécessaires à l’élaboration en commun d’une organisation pour rompre avec la politique de Macron et, plus largement, avec le capitalisme. Cette question doit être au cœur des débats au sein du NPA et au-delà, dès les prochains mois.


1.https://www.francetvinfo.fr/economie/greve/greve-des-transports/greve-du-mardi-21-janvier-les-previsions-de-trafic-de-la-ratp_3793001.htm

2.https://www.lavoixdunord.fr/676166/article/2019-12-05/greve-du-5-decembre-les-cinq-chiffres-retenir-d-une-mobilisation-massive

3.https://www.lesechos.fr/industrie-services/tourisme-transport/greve-a-la-sncf-et-a-la-ratp-du-17-decembre-les-perturbations-en-temps-reel-1156970

4.https://www.ouest-france.fr/economie/greve/en-direct-greves-du-9-janvier-la-ratp-et-sncf-et-bilan-des-manifestations-paris-et-en-france-668217

5.https://www.bfmtv.com/economie/sncf-le-taux-de-greviste-remonte-a-10percent-dont-30percent-chez-les-conducteurs-1841654.html

6.https://www.lavoixdunord.fr/676166/article/2019-12-05/greve-du-5-decembre-les-cinq-chiffres-retenir-d-une-mobilisation-massive

7.https://www.cgt.fr/node/31691

8.https://blogs.mediapart.fr/pascal-maillard/blog/211219/decompte-des-manifestants-les-failles-du-cabinet-occurrence

9.https://www.ouest-france.fr/economie/greve/greve-contre-la-reforme-des-retraites-plusieurs-grands-ports-bloques-l-appel-de-la-cgt-6689204

10.https://www.ensemble-fdg.org/content/la-lutte-et-la-dimension-politique

11.https://www.cnews.fr/videos/france/2020-01-13/laurent-escure-unsa-jespere-un-retour-la-normale-dans-les-prochains-jours

12.http://www.leparisien.fr/info-paris-ile-de-france-oise/transports/reforme-des-retraites-l-unsa-ratp-appelle-a-cesser-provisoirement-la-greve-illimitee-18-01-2020-8238882.php

13.https://www.cgt.fr/sites/default/files/2019-09/doc%20d%27orientation.pdf , page 21.

14.https://www.cgt.fr/sites/default/files/2019-09/doc%20d%27orientation.pdf , page 23

15.https://www.youtube.com/watch?v=Dv3-winKaas&t=4s

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